Le socle de la coopération : principes et chiffres-clés

Avant d’aller plus loin, quelques repères : une coopérative est une entreprise détenue et gouvernée par ses membres selon le principe « un membre, une voix ». Parmi elles, les SCOP (Sociétés Coopératives et Participatives), sont des entreprises où les salariés détiennent la majorité du capital et du pouvoir décisionnaire. Les SCIC (Sociétés Coopératives d’Intérêt Collectif), florissantes en Nouvelle-Aquitaine, permettent quant à elles de fédérer plusieurs parties prenantes (salariés, bénéficiaires, collectivités…).

En France, d’après la Confédération Générale des SCOP, ce modèle concerne près de 4 000 entreprises coopératives (SCOP et SCIC), représentant plus de 81 000 emplois (chiffres 2022), dont 500 nouveaux chaque année [voir CG SCOP]. Le phénomène s’ancre particulièrement dans l’Ouest, l’Occitanie et la Nouvelle-Aquitaine. À l’échelle de la Dordogne, une trentaine de SCOP et SCIC sont répertoriées courant 2023, dans tous les secteurs : bâtiment, artisanat, agriculture, services à la personne, édition, tourisme.

Un ancrage local fort et durable

Le premier atout des coopératives, c’est leur volonté farouche de s’inscrire sur leur territoire. Contrairement à certaines sociétés anonymes parfois délocalisées au gré des stratégies financières, la SCOP appartient à celles et ceux qui y travaillent et y vivent. Les bénéfices sont en grande majorité redistribués localement sous forme de salaires, de réserves pour l’entreprise ou de parts aux salariés.

  • 85 % des emplois créés dans les SCOP et SCIC existent encore trois ans après leur création, contre moins de 65 % pour la moyenne nationale des entreprises classiques (source : INSEE 2022).
  • Les réserves obligatoires, constituées chaque année par les SCOP, restent indisponibles et impartageables : elles servent à consolider l’économie de l’entreprise, non à enrichir des actionnaires externes. Autrement dit, un patrimoine collectif reste dans le territoire.

Prenons ici l’exemple de la SCOP « Menuiserie du Périgord » à Excideuil, convertie en coopérative après la reprise par ses salariés en 2018 : elle a conservé ses dix emplois en période de crise, en refusant la délocalisation proposée par un repreneur extérieur. Lorsque des clients interrogent les menuisiers sur leur organisation atypique, ceux-ci soulignent souvent leur fierté d’avoir sauvé leur savoir-faire local plutôt que de voir disparaître leur atelier centenaire.

Des circuits courts économiques et sociaux

Parce qu’elles privilégient le local, les coopératives soutiennent activement les circuits courts. Elles choisissent le plus souvent de s’approvisionner auprès de producteurs du cru, réinjectant ainsi la valeur ajoutée sur place. Ce cercle vertueux favorise les relations interentreprises et les filières courtes :

  • Une coopérative agricole comme Val-Uni-Vert, basée à Bergerac, réunit 90 producteurs de fruits et légumes. Les ventes marchés, AMAP, magasins locaux irriguent une centaine de communes alentours.
  • Les SCIC dans le domaine des énergies renouvelables (coopérative Enercoop Périgord, par exemple) contractualisent avec les collectivités et prestataires locaux pour la production, l’installation et la maintenance d’équipements photovoltaïques ou éoliens.

Le rapport « La force du local » (2021, L’Observatoire national de l’ESS) note que pour 1 € produit dans une SCOP ou SCIC, 56 centimes restent dans l’économie locale contre 36 c. dans une structure classique. Le tissu de PME/PMI du Périgord noir tire ainsi profit de ces chaînes resserrées, qui sécrètent à la fois du lien et de la résilience.

Emploi : implication, stabilité et transmission

Travailler dans une SCOP, c’est aussi s’inscrire autrement dans la vie professionnelle. Les salarié·es sont parties prenantes des décisions. Cette gouvernance partagée a des effets concrets :

  • Faible turnover : en Dordogne, la SCOP Interstices à Sarlat (services numériques) affiche un renouvellement de postes inférieur à 5 % par an, contre 13 % en moyenne nationale dans le secteur.
  • Transmission : 60 % des SCOP naissent d’une transmission d’entreprise, souvent à l’occasion d’un départ en retraite. Ainsi, la Maison de la Presse de Terrasson, menacée de fermeture en 2022, a pu continuer d’exister en passant sous format coopératif avec l’équipe historique.
  • Qualité de vie au travail : études après études (Ministère du Travail, 2023), les salarié·es des SCOP se disent plus satisfaits de leur équilibre vie pro/vie perso et de leur capacité à influer sur l’organisation quotidienne.

Innovation sociale : de la solidarité à la relocalisation

Si le modèle coopératif séduit, c’est aussi parce qu’il permet d’innover socialement en réactivant une vision du travail où entraide et initiative se conjuguent. Plusieurs SCOP et SCIC de Dordogne incarnent ce dynamisme :

  • Les Fermes de Figeac (lot limitrophe Dordogne), véritable « coopérative territoriale » qui irrigue des projets d’approvisionnement alimentaire de la cantine au commerce rural.
  • La SCIC Label Gamelles, à Périgueux, allie restauration solidaire et insertion professionnelle en employant des personnes éloignées de l’emploi, tout en valorisant l’agriculture locale.
  • Les initiatives de reprise d’entreprises en difficulté sous forme de SCOP, comme Le Café Plume à Montignac : repris par les salariés en 2020, il est devenu un lieu hybride (littéraire, concerts, tiers-lieu culturel).

En optant pour le statut coopératif, ces structures construisent une réponse adaptée aux besoins spécifiques locaux, là où une multinationale généraliste aurait souvent renoncé. Selon l’Institut national de la statistique et des études économiques, les SCOP gèrent moins de plans sociaux que les entreprises classiques, même en période de crise : lors du choc Covid-19, 88 % des SCOP ont conservé l’intégralité de leur effectif, contre 67 % dans le secteur privé traditionnel.

Écologie, patrimoine et transition : SCOP et SCIC en première ligne

En Dordogne, le modèle coopératif épouse souvent la question environnementale. Plusieurs exemples illustrent ce tandem entre préservation du patrimoine, écologique ou bâti, et logique collective :

  • Les Compagnons Bâtisseurs Aquitaine : cette SCIC, partagée entre Gironde et Dordogne, restaure maisons traditionnelles et granges tout en accompagnant la formation d’adultes aux métiers du bâti ancien.
  • Le collectif « Forêt en Vie » à Rouffignac, en SCOP depuis 2021, déploie la gestion durable de parcelles boisées en associant riverains, collectivités et entrepreneurs locaux.

À travers ces initiatives, les SCOP et coopératives s’installent comme des laboratoires du vivre-ensemble, au service d’un développement endogène respectueux du territoire.

Quelques chiffres et tendances nationales en miroir du local

  • En Nouvelle-Aquitaine, les coopératives représentent près de 9 000 emplois directs et indirects, un chiffre en hausse de 13 % sur dix ans (source : URSCOP NA, 2023)
  • Les SCIC sont en plein essor : en 2010, on en comptait 222 en France. Elles étaient 1 300 en 2022, dont près de 80 % en dehors du secteur agricole, sur des activités variées : tiers-lieux, mobilité douce, énergie, culture.
  • À l’international, l’Organisation internationale du Travail estime que les coopératives mondiales fédèrent plus d’un milliard de personnes (employeurs, employés, adhérents).
  • 92 % des SCOP nouvellement créées le sont en TPE-PME de moins de 50 salariés, ce qui correspond à la structure économique du Périgord, majoritairement composé de petites entreprises.

Ce que retiennent les acteurs locaux : témoignages et regards croisés

Sur le marché de Thenon, la fromagère de la Coopérative Laitière raconte comment la force du collectif a permis de survivre à deux printemps calamiteux pour la production locale. Au Café Plume, la responsable évoque la délibération de chaque vendredi matin, une tradition forgée « parce qu’ensemble, on décide mieux et ça tient plus longtemps ». Dans la menuiserie reprise à Excideuil, la décision d’investir dans une nouvelle machine s’est votée à la majorité, sur proposition d’un ouvrier tout juste embauché.

Au fil des rencontres, ce qui se dessine, c’est une capacité rare à mêler innovation économique et chaleur humaine. Partout où le modèle coopératif s’enracine, il attire celles et ceux qui croient dans le temps long, le projet partagé, la capacité à inventer collectivement des réponses aux défis du territoire.

Perspectives : la voie locale d’une économie solidaire et renouvelable

La coopération économique, loin d’être l’apanage du passé, s’incarne aujourd’hui dans des formes vives et évolutives. Pour la Dordogne comme pour des milliers de territoires en France, les SCOP et coopératives sont bien plus que des statuts juridiques : elles dessinent des « économies de proximité », capables d’absorber les chocs, de transmettre des métiers, de renouveler la démocratie du quotidien.

La dynamique actuelle est portée par des enjeux tout à la fois sociaux, écologiques et culturels. Les jeunes générations intègrent ces projets par conviction et par stratégie, souvent pour trouver une place dans un monde du travail fragilisé et incertain. Les collectivités s’intéressent de plus en plus à ces partenaires, vecteurs d’innovation et relais naturels des politiques publiques de transition.

Gageons que sur les bords de la Vézère, comme ailleurs, le murmure coopératif ira croissant. Car ces entreprises partagées témoignent d’une chose simple : aussi minuscule soit le village, aussi discret soit l’atelier, un territoire devient fort et vivant quand il se construit ensemble.

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