Pourquoi les plantes « indicat-eurs » trahissent-elles la qualité du sol ?

Depuis le XIXe siècle, botanistes et agronomes observent que certaines plantes se font volontiers les alliées, ou les prisonnières, de milieux dégradés : trop acides, trop riches en métaux lourds, saturés de nitrates, de pétrole ou de solvants. À l’inverse des espèces exigeantes, dites ‘patriciennes’, ces herbacées pionnières colonisent ce que d’autres désertent. Leur présence signale (bio-indique) une anomalie chimique ou physique du terrain. Cette science, l’écologie bio-indicatrice, s’est affinée au fil des recherches, notamment avec les travaux du botaniste Philippe Bruneau de Miré ou ceux, plus récents, de l’INRA.

Les sols pollués sont rarement stériles : ils sont « filtrés » par une végétation adaptée à des conditions inhabituelles, parfois dangereuses pour d’autres formes de vie. Apprendre à reconnaître ces témoins végétaux, c’est aussi comprendre la mémoire des lieux : terrains laissés par l’industrie, bords de routes intensément traités, anciennes carrières ou champs sur-fertilisés.

Comment reconnaître une plante indicatrice de pollution ?

  • Présence massive : Une espèce dominante sur de vastes zones pauvres en concurrence.
  • Résistance apparente : Plantes vigoureuses là où d’autres dépérissent.
  • Signe de stress : Mauformations, colorations inhabituelles, poils adaptés aux excès de métaux lourds ou d’azote.
  • Fréquence près de zones anthropisées : Friches industrielles, talus, décharges, routes, rivières à proximité d’anciens dépôts.

Voici la liste de quinze espèces végétales communément citées dans la littérature écologique comme indicatrices de pollution (source : INRAE, Tela Botanica, F. Bruneau de Miré, guides terrain « Bio-indication végétale des sols pollués », A. Dalmas).

Les 15 espèces végétales indicatrices : fiche pratique

Nom commun Nom scientifique Type de pollution indiquée Milieux favoris Petite anecdote
Chiendent Elymus repens Sols riches en azote, débris organiques, parfois hydrocarbures Friches, bords de route, zones remuées Ses rhizomes s’enfoncent jusqu’à 80 cm : quasi-indestructible.
Lampourde glouteron Xanthium strumarium Métaux lourds (Pb, Cd, Zn) Anciennes décharges, gravières, terrains vagues Ses fruits crochus s’accrochent aux animaux pour essaimer.
Berce du Caucase Heracleum mantegazzianum Sols enrichis en nitrates, pollués récents Rives, bords de routes, espaces perturbés Sa sève brûle la peau au soleil : une « invasive » dangereuse.
Rumex (oseille « sauvage ») Rumex obtusifolius, Rumex crispus Sol acide, excès de métaux lourds Prairies dégradées, chemins, bords de champs Les feuilles larges, amères, sont parfois cueillies comme remèdes anciens.
Liseron des champs Convolvulus arvensis Pollution légère, résidus chimiques Champs cultivés, rebords urbains Indique souvent la dégradation des sols argileux.
Moutarde des champs Sinapis arvensis Excès de nitrates (engrais, déjections) Champs, talus, zones maraîchères Ses graines étaient jadis utilisées en médecine populaire locale.
Chardon-Marie Silybum marianum Métaux lourds (plombs, cadmium), hydrocarbures Terrains vagues, friches urbaines Souvent observé sur les bords du chemin menant à Limeuil, après crues et inondations.
Sénéçon jacobée Jacobaea vulgaris Hydrocarbures, sols dégradés Bords de routes, prairies industrialisées Cette plante est toxique pour les chevaux et le bétail ; jamais touchée par les chèvres.
Laiteron maraîcher Sonchus oleraceus Zone d’épandage d’effluents, polluants urbains Décharges, jardins négligés Ses feuilles sont parfois croquées par les lapins, mais rarement ailleurs.
Armoise commune Artemisia vulgaris Métaux lourds, hydrocarbures Anciennes friches industrielles L’odeur aromatique trahit une utilisation jadis répandue en médecine campagnarde.
Paturin annuel Poa annua Sol compacté, pollué, piétiné Pavés, bords de routes, parcs urbains Adorée des moineaux l’hiver, mais quasi-universelle en ville.
Patience crépue Rumex crispus Résidus d’hydrocarbures, altération lourde Stations-service abandonnées, terrains d’anciens ateliers Les anciens en faisaient des cataplasmes pour traiter les piqûres d’orties.
Bourse-à-pasteur Capsella bursa-pastoris Nitrates, phosphates, décharges organiques Bords de cultures, friches Ses fruits en forme de cœur nourrissent oiseaux et petites bêtes.
Lierre terrestre Glechoma hederacea Pollution légère : excès de nitrates Pelouses, rebords de chemin Appréciée des apiculteurs pour le nectar de ses fleurs.
Chélidoine (herbe aux verrues) Chelidonium majus Plomb, zinc, pollution urbaine Murs, jardins, anciennes tanneries Le suc orange servait jadis à soigner les verrues chez les enfants.

Pollutions et leurs signaux végétaux : comprendre les couples sol-plante

Chaque type de pollution a ses plantes marquantes, parfois communes, parfois discrètes mais révélatrices.

  • Pollution aux métaux lourds (plomb, zinc, cadmium) : lampourde, chardon-Marie, armoise, chélidoine, rumex. Exemples de lieux : anciens ateliers de serrurerie, bords de voies ferrées, exploitations minières (ex : ancienne mine de Nontron).
  • Sature de nitrates ou de phosphates (engrais agricoles intensifs, lisier, « devolayages ») : moutarde, bourse-à-pasteur, liseron, laiteron, lierre terrestre.
  • Hydrocarbures et résidus industriels : berce du Caucase, paturin, patience, sénéçon.
  • Sols compactés ou mal drainés (aires de stockage, parkings) : paturin annuel, chiendent.

Ces relations ne sont jamais absolues, mais la présence remarquable, redondante, de certaines espèces sur de grandes superficies, ou autour de points noirs identifiés par les collectivités (cf. GéoRisques), aide à dresser des diagnostics.

Que faire lorsque l’on observe ces espèces en nombre ?

  1. Éviter l’arrachage sans test préalable. Certaines espèces stabilisent les polluants, évitant leur dispersion dans l’air (poussières) ou l’eau (lixiviation). Anecdote locale : après la fermeture d’une gravière près du Bugue, un tapis de lampourde a permis de fixer les résidus de plomb jusqu’à l’intervention des spécialistes en phytoremédiation.
  2. Consulter les bases de données environnementales locales. Cartes de pollutions disponibles en préfecture, mairie ou sur le site GéoRisques.
  3. Faire réaliser un diagnostic de sol auprès de laboratoires agréés (cf. AgroAnalyses, LeLab), surtout avant tout projet de culture ou d’habitation.
  4. Sensibiliser son entourage. Ces espèces sont parfois jaugées ‘invasives’ ou ‘mal-aimées’, alors qu’elles sont nos plus anciens « agents de veille » naturels.

Raconter les sols par leurs herbes : histoires d’ici

Plus d’une fois, dans la vallée, on a vu renaître berces, chardons et rumex après un épisode de pollution ou de remaniement brutal. À Saint-Chamassy, suite à l’effondrement partiel de l’usine désaffectée, c’est l’invasion du sénéçon qui avait alerté, bien plus vite que les analyses de laboratoire. À Montignac, après des épandages anciens, la berce, ardente comme un phare, s’était imposée le long de la Vézère – au point qu’il fallut déplacer des chemins de randonnée provisoirement pour permettre sa gestion.

Sous nos pieds, chaque feuille, chaque racine nous conte la mémoire des lieux, à condition d’apprendre à regarder autrement. Les espèces bio-indicatrices sont des sentinelles fragiles, ni bonnes ni mauvaises, mais parties prenantes du grand théâtre du vivant. Observer leur présence, c’est parfois mettre en lumière ce que nos sols voudraient oublier.

Pour aller plus loin, les ouvrages de l’INRAE (« Plantes bioindicatrices guide pratique »), les bases publiques de Tela Botanica, ou encore le portail pérenne Sillons soutiennent les curieux et les passionnés de nature.

Liste des articles