Quand le smartphone rencontre la biodiversité de Dordogne

Sur les sentiers moussus entre Bugue et Montignac, il n’est pas rare de croiser curieux et curieuses, smartphone brandi vers une feuille, une écorce, ou le flamboiement d’un insecte. En Dordogne, la promenade buissonnière s’enrichit d’un nouveau compagnon : l’application Seek by iNaturalist. Développée par la California Academy of Sciences et la National Geographic Society, cette application affiche une ambition claire : identifier, grâce à la reconnaissance d’image et aux données issues de la communauté scientifique, presque chaque être vivant rencontré. Mais, face à la richesse nature du Périgord et au savoir incarné des guides locaux, Seek peut-elle réellement remplacer une balade en compagnie d’un naturaliste ? La marche commence ici, entre technologie et savoirs humains.

Seek by iNaturalist : promesse technologique et fonctionnement

Depuis sa création en 2018, Seek s’est imposée comme l’application-phare pour l’identification rapide d’espèces. Son principe est simple : il suffit de photographier une fleur, une feuille, un champignon, un insecte ou un oiseau, et, en quelques secondes, l’application propose un nom, parfois jusqu’à l’espèce. Elle fonctionne sans inscription obligatoire et respecte la vie privée : les données restent sur votre appareil si vous ne souhaitez pas les partager.

  • Reconnaissance instantanée : Seek utilise des modèles d’intelligence artificielle, nourris par des millions de données issues de la plateforme iNaturalist (une des plus grandes bases de données collaboratives au monde), pour offrir des identifications automatiques et visuellement assistées.
  • Gamification et pédagogie : Pour chaque observation, des badges sont à gagner et de petites fiches pédagogiques sur les espèces viennent enrichir la balade.
  • Accessibilité : Application gratuite, sans pub, disponible sur iOS et Android, en plusieurs langues dont le français.

Son succès est lié à sa simplicité : selon le site officiel d’iNaturalist, plus de 20 millions de téléchargements à travers le monde (source : iNaturalist, 2023). Un chiffre qui éclaire une tendance de fond : la montée des « naturalistes citoyens ».

La Dordogne, laboratoire vivant d’identification

Le Périgord, par sa mosaïque de milieux (forêts, causses, rivières, prairies sèches), présente un terrain d’essai idéal. Une promenade sur la commune de Saint-Léon-sur-Vézère, smartphone en main, révèle vite la force – et les failles – de la technologie.

Points forts de Seek sur le terrain périgourdin

  • Rapidité et facilité d’accès : Idéal pour les familles, les promeneurs occasionnels ou les curieux : une simple photo éclaire celui ou celle qui veut poser un nom sur une plante ou un insecte, souvent en moins de 10 secondes.
  • Reconnaissance impressionnante sur les espèces communes : Orties, orchidées pyramidales, coccinelles à sept points, machaons, merles noirs… l’application tombe rarement à côté.
  • Mise en avant de la biodiversité locale : Grâce à la base participative iNaturalist, Seek s’enrichit progressivement de données régionales : en Dordogne, plus de 75 000 observations ont déjà été collectées depuis 2019 (iNaturalist, 2024).
  • Sensibilisation et apprentissage instantané : Les jeunes utilisateurs – dont beaucoup d’écoliers de la vallée – prennent goût à repérer et nommer la nature qui les entoure.

Ses limites : les aspérités du vivant lui échappent

  • Reconnaissance moins fiable pour les espèces proches ou rares : Une pulmonaire officinale confondue avec une consoude, un morille mal identifiée, ou la différence entre un triton crêté et un triton marbré qui échappe au logiciel.
  • Pas d’analyse de l’écosystème, ni d’explications sur les interactions : Seek nomme, parfois décrit, mais n’explique pas les relations, les cycles, ni l’écologie du terrain.
  • Photographie essentielle : Une feuille froissée, une mauvaise lumière, un aspect saisonnier, et c’est l’erreur. Le logiciel n’est pas (encore) infaillible.
  • Pas de lien humain et de contextualisation locale : Impossible de répondre à une question du type « Est-ce une espèce protégée ici ? Depuis combien de temps a-t-elle disparu de la vallée ? ». Ce sont les guides locaux ou les naturalistes bénévoles qui détiennent ces clés.

Le guide naturaliste : une science vivante et incarnée

Dans les forêts de la Vézère, Géraldine, guide nature passionnée, se penche sur une fougère. Des enfants l’entourent, à peine distraits par le vrombissement d’une libellule. « Ça, c’est celle qu’on appelle la fougère aigle. Mais regardez la découpe de la feuille, ce détail là, et imaginez : elle se replie à la première rosée de septembre… » C’est ici que réside toute la différence.

La complémentarité des compétences naturelles et humaines

  • Transmettre l’histoire, le contexte, les usages : Un guide, fort de son vécu sur le territoire, partage anecdotes, histoires rurales, recettes oubliées, ou mythologies locales entourant une plante ou un animal.
  • Adapter l’approche en temps réel : Un bon guide sait lire la météo, les traces, les sons, les changements subtils des saisons, rendant chaque sortie unique et adaptée à son public ou à la situation.
  • Éveiller la curiosité et l’émotion : L’enthousiasme d’un humain, ses silences, son regard émerveillé, ne se retrouvent dans aucun algorithme.
  • Identification fine sur le terrain : Différencier deux variétés proches, repérer l’espèce rare, corriger les erreurs d’identification faites par une machine, voilà la force des humains du cru.

Quelques chiffres sur la fréquentation de guides naturalistes

En France, près de 6000 guides nature sont en activité (source : Fédération Française des Guides de Nature et d’Environnement, 2022). En Dordogne, plus de 20 associations mènent chaque année des centaines de sorties guidées : durant la saison estivale à Lascaux ou aux grottes de Rouffignac, jusqu’à 400 visiteurs par semaine assistent à des balades commentées, selon les offices de tourisme locaux.

Aspect Seek by iNaturalist Guide naturaliste
Identification instantanée Oui, sur de nombreuses espèces Oui, mais peut nécessiter observation et discussion
Pédagogie personnalisée Non, standardisée Oui, adaptée à chaque groupe
Interactions locales Faible (pas de dialogue ni d’anecdotes locales) Forte (ancrage et transmission culturelle ou scientifique)
Fiabilité sur espèces rares Variable à faible Haute
Tendances et conservation Non (pas d’analyse locale) Oui (explications sur enjeux locaux)

Quelle place pour Seek by iNaturalist dans l’expérience naturaliste ?

Seek s’affirme comme un formidable outil complémentaire. À la manière d’un carnet de notes électronique, il facilite l’accès à la connaissance et démocratise l’observation : on voit aujourd’hui, particulièrement auprès du jeune public, une floraison d’herbiers digitaux et de clubs « Petits naturalistes » se structurer autour de l’application. Les enseignants, les animateurs nature, mais également les promeneurs solitaires, l’utilisent pour donner un nom à l’inconnu croisé dans un fossé ou au détour du chemin.

Mais la transmission humaine garde un avantage décisif : la capacité à relier le détail au grand tout, à raconter ce que la machine ne peut pas (encore) capturer : les usages, les disparitions, les menaces, la beauté parfois invisible d’un paysage. Comme le note le Muséum national d’Histoire naturelle : « Les nouvelles technologies sont un point d’entrée, non une fin en soi ». (source : MNHN, 2022)

  • En école, Seek permet à l’enseignant de lancer la curiosité, mais le projet pédagogique se nourrit du dialogue ou d’une sortie accompagnée.
  • En association, c’est un support motivant mais la restitution des observations exige un cadre humain.
  • Au jardin ou lors d’une balade solitaire, le smartphone enrichit la découverte, mais la rencontre avec un guide local, cheville ouvrière de la mémoire du pays, ouvre d’autres portes.

L’avenir : coopération entre le numérique et l’humain

Le monde bouge, même au creux de la forêt de la Vézère, où la mousse dialogue avec la 4G. On voit émerger de nouveaux projets hybrides, où les guides naturalistes utilisent eux-mêmes Seek ou iNaturalist comme appui lors des sorties, afin de sensibiliser sur la richesse et la fragilité de ce territoire. Plusieurs associations périgourdines – comme la Société pour l’Étude et la Protection de la Nature en Périgord – mènent actuellement des inventaires participatifs basés sur l’application tout en conservant une analyse experte.

Demain, la coopération entre intelligence artificielle et intelligence locale s’annonce comme le meilleur chemin. L’appli Seek, sans remplacer la science patiente du guide, peut devenir un outil d’éveil, d’amorce du dialogue. Car, à la croisée du chemin, entre la fougère aigle et le smartphone, c’est toute la question de notre lien au vivant qui se joue.

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